CHRISTINA & ANTOINE

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— J’ai quitté l’Arménie où je suis née après le tremblement de terre de 1989. Antoine a quitté la France à cause du tremblement de terre, pour aller faire de l’aide humanitaire en Arménie ! On a dû se croiser en l’air… Ce n’est pas un hasard. Moi j’étais danseuse. Quand Antoine est revenu, on s’est rencontrés dans notre troupe.

— J’étais danseur à cette époque. Chez les Arméniens, la culture, c’est un acte militant. Nous sommes issus de la troisième génération d’immigrés. Maintenant, je suis photographe.

— C’est son humanité et son « arménité » qui m’ont touchée.

— En Arménie, on est habitué à vivre ensemble. À mon retour j’avais l’air plutôt à l’aise. Mais j’étais fragile à l’intérieur, je revenais d’Erevan où j’avais organisé des transports vers les régions sinistrées, des spectacles aussi. Je suis prêt à aller quelque part si je vois un peu de lumière. Au fil du temps, Christina ouvrait des portes. Un jour, elle m’a enlacé, c’était plus fort qu’un baiser : elle me prenait avec elle. C’était une victoire.

— Il n’était pas ordinaire. Il dégageait une espèce de force de protection, de courage, de générosité. On a eu un accident de voiture. On partait pour une petite tournée. Sur la route, une voiture a brûlé devant nous, on est rentré dans un mur. J’avais froid, il a mis son blouson sur mes épaules… Le soir, nos regards étaient différents.

— Puis, tout s’est fait naturellement. Ses parents étaient très ouverts, très tolérants. Ça m’a donné des ailes d’être avec elle. On s’est d’abord mariés à la mairie.

— Le jour du mariage, ma mère lui a dit en lui serrant les mains : « Je te fais con-fiance ». Tout était dit. Mon père pleurait.

Je me suis rendu compte à ses pleurs que je passais une nouvelle étape.

— On a fait un mariage religieux dix ans après le mariage civil. Là, j’ai tout organisé, l’orchestre, le chapiteau, une vraie fête… À l’église arménienne, il y avait tous nos proches… Tout ce qui a été dit était important. Ce n’était pas qu’un prétexte pour se réunir. C’était très fort.

— On s’est engagé mutuellement à se protéger. Ici on rencontre beaucoup de belles personnes, mais la personne qu’on aime est la plus belle. C’était un engagement pour la vie.

— Paris, ce n’est pas qu’une étape, c’est un pays d’accueil. Dans notre malchance d’exilés, nous avons eu la chance d’atterrir ici. Il y a des lois qui protègent de la barbarie. J’aime la France pour ça.

— Je suis Arménienne profondément. Mais je ne suis pas qu’Arménienne. Ici, il nous manque ce qu’il n’y a pas là-bas. Là-bas, il nous manque ce qu’il n’y a pas ici.

© Gérard Uféras