ANNA & SOMANINN

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— Chez les Cambodgiens, les parents préfèrent qu’on trouve un emploi avant de chercher une femme. Nous, on a anticipé ! Pour les garçons, c’est plus facile.

— Pour les filles, ça ne se fait pas d’avoir un copain pendant ses études. 

— Nos parents sont arrivés ici à cause de la guerre au Cambodge. Ils se sont débrouillés : petits boulots, logements misérables… Puis ils ont réussi à acheter un appartement, ils ont fait tous les efforts possibles pour donner à leurs enfants les moyens de réussir. Il leur a fallu un courage immense. Nous, on se sentait Français. On n’écoutait pas les mêmes chansons. Mais il y a toujours un déclic qui se fait. Se marier avec une Cambodgienne, c’est un moyen de se rattacher à ses origines.

— Moi, Français ou Asiatique, je n’avais pas de préférence.

— La mixité, c’est complexe à gérer.

— On a entretenu notre relation de façon à ne pas perturber nos études. On n’arrêtait pas de se dire qu’on arrêterait si cela n’allait pas. On n’a jamais arrêté. Alors on s’est fiancés. On a pris un crédit commun pour acheter un appartement. Et on s’est mariés.

— Nous sommes partis en cortège de chez mes grands-parents vers chez ses parents. Là, on a offert des cadeaux et les cérémonies ont commencé. On salue les esprits du ciel et de la terre, les ancêtres, pour recueillir leur bénédiction. Nous servons le thé aux proches, ils le boivent et disent qu’il est bon et sucré, pour symboliser ce que sera l’union du couple. Puis, on nous coupe les cheveux pour nous débarrasser des impuretés accumulées pendant que nous étions célibataires. Après, on fait tourner trois bougies sept fois autour du couple, et ceci par sept couples qui vivent un mariage heureux. Ils fabriquent ainsi un cercle protecteur. Et on nous a ligoté les mains avec des fils de coton trempés dans de l’eau bénite. Une épée a été posée sur nos mains, symbole de la protection de l’époux envers son épouse. On a jeté des pétales de fleurs sacrées sur nous avant que nous passions dans la chambre nuptiale. Des fruits lisses, ronds et sucrés ont été apportés, symbole d’une union sans accroc… Des bananes pour la fécondité, des fruits qui collent aux doigts pour sceller notre amour… et on nous a laissé faire ce que nous avions à faire. Tout le monde s’est alors mis à danser. On danse, on mime les gestes de jeter des fleurs.

— Les Cambodgiens nous considèrent comme Français. Alors nous nous sentons plus rattachés à la France qu’au Cambodge. C’est une chance d’avoir pu étudier en France. Nous devons tout à la République. On s’imagine mal vivre au Cambodge, mais on laisse la porte ouverte.

© Gérard Uféras